Chaque visage est le Sinaï d'où procède la voix qui interdit le meurtre - Lévinas

Bonheur et psychanalyse

Bonheur et psychanalyse

Des maux et des mots, source et ressources

 

Le bonheur…. Un  droit dont on aurait le devoir de ne pas se priver !

Etrange et merveilleux bonheur qui nous berce dans une apparente insouciance et témoigne d’une qualité de vie qui ne permet pas cette insouciance… Expression incontestable d’un sentiment qui nous comble mais nous rend léger, la mesure de son intensité est de l’ordre de l’indicible. Équilibre délicat, qu’un rien suffit à ébranler, il se traduit en périodes à intensité variable dont la tonalité légère colore la vie, égaye le regard, rehausse le teint. Produit par ce que l’on crée, ce dont on profite ou par la chance d’échapper à une catastrophe, sa promesse nous fait miroiter de belles perspectives, et cette projection dans l’avenir, qui concerne l’être en sa totalité, renouvelle le désir. État de satisfaction intérieure, au-delà de la sensation, il témoigne de la faculté d’en éprouver d’apaisantes. Phénomène épisodique ou art de vivre, il donne conscience de la valeur de l’existence et se caractérise par le bien être qu’il communique à notre corps, à notre âme.

 

Parfait, suprême, inexplicable, absolu, on aime à le définir par les extrêmes, mais délicat à mettre en mots, sous le poids desquels on craint qu’il ne s’estompe ou s’affadisse, il supporte mal d’être raconté. Parfois impalpables bien qu’évidents, aussi insaisissables que présents, certains bonheurs ne se traduisent que par transmission de pensée, d’inconscient à inconscient, de sensibilité à sensibilité, même si c’est à travers des choses concrètes qu’ils se pressentent.

 

Sexuel ou conjugal, familial ou professionnel, on le souhaite à qui l’on aime, et heur étant le doublet populaire du latin augurium, augure, présage, prophétie, cela revient à espérer que la chance lui sourit. Santé, richesse, épanouissement, beauté, intelligence, sérénité, les rêves nourrissent l’espérance de l’aspirant au bonheur, mais chacun n’étant pas doué des mêmes faveurs par la nature, qu’en est-il de l’accomplissement de cet état de grâce?

 

La contemplation d’une nuit étoilée pourrait le symboliser. La félicité d’une femme enceinte. Ou l’émerveillement d’une jeune maman qu’habite le désir de préserver sa béatitude. Une joyeuse maisonnée l’évoque aussi. Il se diffuse, se respire, et certains pollueurs s’emploient à gâcher le vôtre, sans pour autant concourir au leur. Parfois éblouissant, il court, instant fugace, avec la légèreté du papillon. D’autres fois plus stable, il se vit sans se dire, s’exprime sans s’afficher, se manifeste sans s’imposer… Un lys qui fleurit dans une terre aride, une vie que l’on sauve dans la clandestinité, il en est dont le ferment invisible se cultive dans la discrétion pour résister à l’adversité et d’autres qui nous parcourent tels des frissons. La caresse matinale d’un bonheur furtif en inaugure de plus intenses qui signeront la pacification de l’âme par-delà les inquiétudes dont elle restera le siège.

 

Affaire de sensibilité, exubérant, joyeux ou coloré, serein, silencieux ou réfléchi, il est communicatif, aime à être partagé en famille, entre amis, en équipe. Et s’exprime aussi dans la capacité à ressentir un bien être naturel lié à l’instinct de vie tel celui du chat qui s’étire au soleil ou du jeune poulain qui gambade sans avoir conscience de leur image. Ainsi en va-t-il de l’insouciance de la jeunesse qui, la liberté à peine conquise, admet mal la difficulté. Malgré soi agressant, pris parfois comme une offense, son éclat souvent lié aux premiers émois amoureux donne lieu aussi à la première grande déception. Lumineux, comme s’il se disait à son insu, il deviendra pudique. Plus grave aussi. La vie se charge de nous apprendre la modération. Et une fois passée la spontanéité de la prime enfance, le bonheur se construit. Avec l’âge, trop ostentatoire, il se conjuguerait à l’imparfait.

 

Ce en quoi chacun trouve son bonheur dépend de la singularité de ses besoins, des variations de son âme, de son âge, de la nature des expériences traversées, de sa culture. Difficiles à déterminer, les conditions de sa réalisation diffèrent de l’un à l’autre. Quand ici la sagesse en sera le stade ultime, là, il sera lié à la connaissance, à l’acquisition de biens matériels, à l’ascension d’un sommet ou encore à la nécessité de faire la vérité sur une affaire qui porte ombrage à une réputation. L’un de nous à l’écoute du monde aime à se poser des questions, l’autre préfère apporter des réponses, mais qu’il naisse d’une découverte ou d’une revanche sur le destin, il répond souvent à une attente inscrite dans le temps et préfère une participation active. Une fête est source de bien être subtil pour qui a contribué à sa réussite…

 

Parfois telle une mini résurrection, il inondera celui qui arrive à parler après des années de silence. Parfois sentiment d’harmonie entre sa volonté et l’ordre des choses, il procurera une sensation de permanence dans la fragilité, comme s’il était en soi éphémère même s’il devait durer. Et la conscience du temps rappellera qu’il est le résultat d’efforts que l’on doit apprendre à respecter et faire respecter. Ainsi en va-t-il pour l’alcoolique qui, des années après s’être arrêté de boire, réalise son mieux être mais aussi le chemin parcouru.

 

Le premier obstacle au bonheur étant la crainte de la mort, ne plus la percevoir comme une menace en intensifie la jouissance… Ainsi, chez Proust, la béatitude de revivre certains moments est encore plus exaltante que celle de les avoir vécus. Puisant sa saveur dans la profondeur enivrante du souvenir, la fameuse madeleine trempée dans une infusion soudain dissipe les doutes du narrateur : « j’avais cessé d’être contingent, d’être mortel » et le bonheur dans le temps retrouvé lui rend la mort indifférente. 

 

Mais la capacité de se libérer des entraves et d’user avec talent et profit de ses aptitudes, que suppose l’accession au bien être, suscite aussi des envieux. Certaines personnes à qui la vie semble sourire font figure d’idéal. Et le sentiment de plénitude qui les anime, gêne, dérange, agresse, ceux qui se complaisent dans l’infortune. Amplifiant ce que nous n’avons pas et ce que les autres possèdent, la jalousie donne une idée fausse du bonheur. Quand nous nous sentons isolé, l’autre nous semble plus heureux que nous ne le sommes. Nous lui « prêtons de la chance » et pourquoi pas tout ce dont nous nous sentons démunis. Mais l’envie nous éloigne de nous-même et n’améliore en rien notre sort. Le bonheur en effet n’est pas dans ce qui en transparaît mais dans la magieintime qui le produit. Aigreur, culpabilité, convoitise, mesquinerie ne font pas bon ménage avec lui. Pas plus que le mépris, la haine et la méchanceté. Marque d’un vide intérieur au même titre que le regret et réponses négatives à un manque, incompatibles avec un sentiment de plénitude, elles nous font imaginer l’autre plus heureux qu’il ne l’est et accentuent la frustration.

 

Avec Cendrillon, le bonheur trouve son expression dans l’art de sublimer ses peines, de se laisser porter par l’espérance et de mettre quand il le faut les problèmes à l’arrière-plan. Alors qu’elle doit faire face à l’adversité d’une injuste marâtre et de deux ingrates sœurs, plutôt que de s’apitoyer sur son (triste ?) sort, elle l’accepte, sans pour autant s’y résigner. Œuvrant avec courage à un bonheur auquel elle croit, elle ne rechigne pas devant la tâche. Vaisselle, ménage, servitude, l’accablent ? Elle ne s’identifie pas à la souillon. De bonne grâce ? Elle se laisse pourtant ni opprimer ni avilir par la tyrannie des mauvais sentiments. Ne méprise ni ses droits naturels ni ses valeurs même si ses sœurs les piétinent. En revanche, d’être choyées n’apporte rien à celles-ci tant la jalousie les mine et les rend plus habiles à tourmenter l’autre qu’à vaquer à un bien être véritable.

 

Longtemps le droit au bonheur fut réservé au paradis des Chrétiens. Certains préceptes religieux donnaient l'illusion que la promesse du salut après la mort légitimait la souffrance de l’être qui pouvait racheter sa faute en menant une vie austère. Les privations induites par les guerres ont pu justifier ces croyances. Mais ne pas s’accorder le droit au bonheur conduit le plue souvent à l’interdire à l’autre. Et vice-versa. Même laïque, il peut arriver que l’on soit marqué par l’éthique chrétienne du bonheur différé et que, centré sur ce que l’on pense être le salut de son âme, on se prive de jouissance pour s’en remettre à une autorité suprême vague mais intransigeante. Ou bien, sous l’emprise de frustrations irraisonnées, n’osant savourer (ni s’avouer) un bonheur, on (se) le dissimule jusqu’à en gaspiller les bénéfices… Aller au cinéma, acheter une robe élégante deviennent actes répréhensibles. Marqué par des interdits impensés qui défendent de considérer erreurs et faiblesses avec aménité, on projette sur l’autre sa mauvaise conscience et dans la crainte de s’autoriser un bonheur, on les rend tous coupables.

 

Le sentiment de bonheur familial est porteur car il occasionne des plaisirs qui aident l’enfant à mieux établir ses repères narcissiques en le (re)confortant en ses racines. Comme on peut être amené à souffrir d’avoir été plongé dans l’angoisse parentale pendant sa gestation, on peut avoir été « nourri » de sensations apaisantes lors de ce moment privilégié. Mais il est difficile d’oser le bonheur là où on s’imagine que nos parents n’ont su l’obtenir ou lorsque la naissance a été liée à un événement malheureux. Comme si l’inconscient, par loyauté irréfléchie, intimait de transformer une source de joie en occasion de malheur. Et que programmé pour un « non droit au bonheur » il fallait modifier le programme pour s’en libérer.

 

Que les parents délivrent un passe-port (ou pas) pour le bonheur ne dispense pas d’en improviser le voyage soi-même. Quelles qu’en soient les raisons, c’est lorsque nous sommes non encore séparés symboliquement de nos parents que l’on imagine le bonheur inaccessible. Et que l’on donne à l’autre le pouvoir de nous en priver ou de nous l’octroyer. Sachant que c’est cette propension à la dépendance qu’exploitent les sectes qui proposent de réaliser un fantasme de bonheur parfait, il est important de ne pas oublier que la clef du bonheur réside dans une disposition de l’esprit, du cœur et dans la certitude d’en découvrir les ressources en soi et non en dehors. Et qu’il ne peut dépendre de conditions extérieures, même si elles doivent y participer. Devenir autonome, c’est apprendre à mûrir, à se détacher, à accepter la séparation qui autorise de véritables rencontres.

 

Qu’il soit fondé sur la raison ou un cumul de plaisirs, on ne peut non plus subordonner son bonheur à des circonstances indépendantes de la volonté : grand on ne peut devenir petit. Expression d’une cohésion personnelle, sa qualité est fonction de l’authenticité du rapport à son moi intime. Du degré d’harmonie entre soi et le monde, de l’utilisation de ce qui est en notre pouvoir.

 

Quand pulsion de vie et pulsion de mort s’entrechoquent, nous tiraillent et nous transforment en un champ de bataille, le conflitgaspille l’énergie. De l’ordre de l’indicible, ce qui favorise le bonheur agit comme une réponse à une attente permanente, à laquelle on ne sait être toujours attentif. Quand un travail de « réparation personnelle » n’a pas été entrepris, insouciance ou indifférence de l’autre réactive nos peines. Tout parent peut ainsi être amené à jalouser les joies de son enfant si sa propre enfance a été le théâtre d’humiliations ou de luttes intestines. Accepter sa responsabilité, reconnaître ses erreurs, transformer une épreuve en source de force et d’ouverture plus grande sur le monde. La fatalité est là pour qui l’appelle. Que notre naissance n’ait su rendre nos parents plus heureux ne nous condamne pas au malheur. Au-delà des difficultés traversées, c’est faire honneur à la vie qu’ils nous ont transmise que d’oser le bien être. Pourquoi ne pas leur donner à penser, en ne les « condamnant pas au malheur de leur descendance », que leurs souffrances n’auront pas été inutiles ?

 

Moteur de changement qui encourage à se ressourcer, en facilitant l’accès à la connaissance de soi, la psychanalyse invite aussi à considérer un problème pour le résoudre et non plus le subir. Mettre en mots, en pensées, en questions son histoire, ses traumatismes, aussi cruels furent-ils encourage à provoquer le bonheur, à le saisir, le sentir. Ni philosophie du bonheur ni thérapie de la normalité, par la compréhension des mécanismes qui se greffent dans l’inconscient, elle ouvre la voie à une meilleure appréhension du réel, et en ce sens procure un apaisement qui permet de mieux cueillir la vie. Arriver à dépasser d’archaïques rivalités, à recevoir avec grâce gendre ou belle-fille quand depuis des lustres nos ancêtres dédaignaient la « pièce rapportée » révèle le bonheur là où il est et non là où nous l’imaginons… Et approcher les ressorts enfouis d’un conflit névrotique qui émerge à la conscience favorise la liberté. Autorisant la séparation symbolique et rendant à l’esprit sa curiosité, elle l’exhorte à découvrir ce qu’il ne connaît pas pour mieux se sentir vibrer au contact de ce qu’il aime.

 

Plus qu’aux progrès d’une civilisation qui somme toute restent relatifs, le bonheur serait lié à l’évolution personnelle. Fruit d’une alchimie complexe, à la fois précise et incertaine - parce que soumise à des variations d’humeur, d’atmosphère, de saisons – on en réinventerait à chaque fois la recette comme une heureuse improvisation, délicate à réussir, impossible à répéter, mais suffisamment réjouissante pour s’en inspirer… Lorsqu’on y goûte, on sait qu’on le tient mais pas tout à fait d’où il provient. Résultat au carrefour de nos besoins, de nos exigences et de nos désirs, de nos rêves et de nos réalités, le bonheur advient lorsque les inconciliables du quotidien laissent ignorer leurs antagonismes et cèdent la place à une sensation d’harmonie intérieure qui s’impose pas toujours là où nous l’espérions mais indéniable dans ses bienfaits et non loin de la perfection.

 

Sorte d’accord secret entre soi et la réalité, il dépend de ce qui fait la singularité de chacun etsa quête sert de guide à notre espérance. Sentiment de plénitude vitale, acquise grâce à une progression souhaitée, qu’elle soit financière, matérielle, amoureuse, familiale, il reste rare aussi souvent qu’il se présente. Toujours potentiellement menacé, devant être sans cesse réalimenté, il se cultive au cœur de la réalité. Avec le temps, on apprend à le retenir non pour le réprimer mais pour le protéger, sachant que notre pouvoir est limité, qu’il est des maladies, des drames, des accidents contre lesquels on ne peut rien. Au-delà du plaisir, il en est le point d’orgue qui nous soutien au quotidien. Apaisant, l’espoir en autorise l’idée, le rêve la nourrit, mais trop de rêve cependant, encourageant à bâtir des châteaux fictifs sur un terrain peu stable, en rendrait la perspective illusoire.

 

Disposition générale de l'esprit et du cœur de celui qui s'ouvre à la vie, sans effacer les peines ni les peurs, il dit aussi l’art de vivre au mieux ce qui produit la souffrance. Savoir accepter l’ordre du monde… Ne pas attendre d’une montagne qu’elle se déplace…Eviter toute conduite de dépendance… Veiller à ne pas répondre à une sollicitation qui semble douteuse…Bonheur et liberté de penser sont étroitement liés. Et dans la mesure où l’on respecte l’esprit des lois - garantes de la liberté de chacun par le respect de tous - chacun atteint son bonheur dans la voie qui lui semble la meilleure : il réside dans la possibilité qui lui est donnée d’améliorer son existence et, par-delà les déterminismes, de maîtriser son destin. Avec Blanche Neige, nous aimerions nous dire que si des erreurs en retardent la venue, le courage, la résistance, la bonté pourquoi pas, et surtout la fidélité à soi-même dans le désir d’y accéder nous l’assurent. Dosage subtil d’ingrédients mystérieux et pourtant familiers, personnels et pourtant universels, avec la beauté du cristal, il semble éphémère par essence. Et lorsqu’il accorde l’impression de durée, c’est que sans cesse il se renouvèle. Oui, le bonheur se nourrit d’attentions. Dépendant de la qualité du regard, de la sensation, de la perception, de notre relation aux êtres et à la vie, il n’est pas tant d’avoir plus, mais de bien vivre ce que l’on a, sans pour autant s’empêcher d’avoir plus.

 

Virginie Megglé

2003

 

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Dans psychologies magazine

30/12/2003
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