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Petit propos sur le transfert

Pour Psychanalyse en mouvement

Petits propos sur le transfert

Ignacio Gárate Martínez

 

Chère Virginie Megglé,

 

Vous me demandez si gentiment d’écrire pour vous, que je ne peux pas m’y dérober : puisque c’est à ma personne que vous vous adressez et que vous venez titiller ma fierté d’écrivain. Le narcissisme aussi nous fait tenir ensemble et c’est une bonne chose que de ne pas l’ignorer : c’est le meilleur moyen de limiter ses effets destructeurs dans l’inconscient. Voilà donc, en peu de mots et de la manière la plus simple possible, ce que votre demande m’inspire tout à trac, sur le transfert. Propos petits par conséquent et, certainement, incomplets.

 

Alors Marie prit un vase de parfum de nard de grand prix (Judas pensa que l’on aurait mieux fait de le consacrer aux pauvres, il aurait ainsi pu grappiller sa dîme) et le cassa et se mit à faire un massage des jambes de Jésus de haut en bas, et elle essuya les jambes avec sa chevelure, et toute la pièce s’emplit du parfum du nard… Elle ne sait pas, dit Jésus, qu’elle est en train de m’embaumer pour ma sépulture.  [1]

 

Voilà comment le transfert opère en psychanalyse : parce q’une personne se laisse aller à sa demande d’amour envers quelqu’un d’autre qui lui semble représenter ce qu’il y a de plus… (pas forcément très bon, mais surtout très intense), parce qu’une personne donc se laisse aller à demander à quelqu’un d’autre de l’amour, comme si cet autre était vraiment « majuscule » ou très grand, cet autre qu’on appelle « analyste » l’écoute en silence, n’y répond pas [2] , se dérobe, se minimise, tout petit, petit autre, presque pas autre, à peine petit « a », un petit tas de chair [3] , comme une présence silencieuse, et de cette absence de réponse que nous appelons interprétation, jaillit une ouverture, un appel d’air, un tourbillon de nouvelles paroles, un ruissellement [4] qui fait vieillir les sens anciens sur lesquels reposait notre douleur d’exister, notre souffrance d’avoir une âme… Cet instant nous suspend comme une rencontre inattendue et très belle, comme si nous avions touché à l’articulation de la vérité, comme s’il fallait rester là pour toujours à la contempler… Mais déjà le ruissellement des paroles nous indique une nouvelle direction, nous accroche à d’autres mots qui nous ravissent, qui nous fabriquent une autre parole de vérité pour nous tenir, semblant d’ensemble dans les mots, continuer de maudire, de vivre et de vociférer la vie, de l’inventer pas à pas, de créer notre croyance insensée.

 

Le transfert est ainsi l’une des formes de l’amour où le désir ne s’arrondit pas pour se lover dans une conque et se perdre avec l’autre dans les forêts lointaines [5] , seul à seul, face à face, perdu dans l’autre éperdu de nous. Le transfert est amour de la différence qui ne se contente pas de soi en l’autre ou de l’autre en soi : il exige une ouverture à du nouveau, à la création de sens nouveaux, ces sens qu’on appelle la vie et en psychanalyse, pour en parler, la clinique du transfert.

 

Bien sûr, le psychanalyste n’y a pas un destin bien glorieux : il sait combien au terme sa présence silencieuse ou son accompagnement bavard, se dissolvent du côté du rien ; il sait combien il est appelé à devenir encore et encore « petit tas », si proche du déchet [6] . Parfois, certaines analyses permettent qu’un lien se tisse entre l’analysant et la personne de l’analyste, mais même là, la relation est traversée par ce que nous nommons la castration, ce manque fondamental qui empêche la satisfaction complète de l’être pour soi. Le plus souvent le psychanalyste chute de sa place majuscule, pour devenir du rien, le souvenir plus ou moins exact d’un chemin accompli.

 

C’est sans doute la raison pour laquelle les psychanalystes, qui réussissent si bien à se rétracter pour que de l’autre advienne chez leurs analysants, ratent leur vie en société, se laissent prendre par les parures du moi, les demandes de reconnaissance, l’envie de pouvoir, les querelles entre fratries, la ségrégation des uns et le mépris des autres.

 

Ce qu’ils réussissent dans la psychanalyse à nommer du côté du moins, se retrouve dans leurs sociétés du côté du plus… C’est aussi un effet de transfert qui, cette fois-ci ne fait pas clinique, tant les psychanalystes s’accrochent à leur institution comme à un symptôme [7] et se refusent à faire dissolution, ce qui serait aussi la clinique du transfert dans leur institution, l’analyse, quoi !

 

Bien à vous.

 

À Bordeaux le 5 janvier 2005

 

[1] Évangile de Jean 12, 3-7.

[2] Lacan, Jacques ; Variantes de la cure type, in Écrits, p. 346, aux éditions du Seuil, Paris 1966.

[3] Lacan, Jacques ; La direction de la cure et les principes de son pouvoir, in Écrits, p. 629-630, aux éditions du Seuil, Paris 1966 : « Ce moment de coupure est hanté par la forme d’un lambeau sanglant : la livre de chair que paie la vie pour en faire le signifiant des signifiants, comme telle impossible à restituer au corps imaginaire ; c’est le phallus perdu d’Osiris embaumé. »

[4] Comme nous l’a montré Dominique Inarra dans son magnifique exposé à Bordeaux dans la dernière Journée d’Espace Analytique d’Aquitaine et du Sud-Ouest en citant Lituraterre.

[5] Char, René ; Lettera amorosa, in O.C. La Pleiade.

[6] Lacan, Jacques ; Impromptu sur le discours analytique, Massachusetts Institute of Technologye : « C’est en tant que l’analyste est ce semblant de déchet (a) qu’il intervient au niveau du sujet »

[7] Cf. Certeau, Michel de ; Jouer avec le feu, préface au livre de Mireille Cifali Freud pédagogue, et Lüder, l ’institution de la pourriture, ou Géopsychanalyse, les souterrains de l’institution in cahiers Confrontation.

 




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