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Conférences 2005 de L’UNEBÉVUE

Conférences 2005 de L’UNEBÉVUE

revue de psychanalyse





Enlever la peur :

les leçons de Jean Bollack



Non Dionysos ne délire pas,

il a la beauté des méchants, des grands méchants.

C’est le rêve de tout acteur, jouer les grands méchants.

Denis Podalydès



PAR ISABELLE MANGOU

 

SAMEDI 11 JUIN



A la Galerie, au premier étage de l’ENTREPÔT

7 à 9 rue Francis de Pressensé 75014 Paris

de 14h à 16h30



 



Un débat a eu lieu, le 25 mai, à la Maison des écrivains, à Paris, avec comme thème : Traduire, Transmettre et le délire au théâtre, à propos de la pièce Les Bacchantes, d'Euripide, traduite par Jean et Mayotte  Bollack et jouée à la Comédie Française, à Paris. Avec, autour de Jean et Mayotte Bollack : André Wilms, comédien, metteur en scène des Bacchantes, Denis Podalydès, acteur à la Comédie française, Geneviève Morel, psychanalyste, Jacqueline Lichstenstein, professeur de philosophie de l'art. Lors de ce débat, entre d’un côté, Jean Bollack et les gens de théâtre, et de l’autre, des psychanalystes, les points de divergence qui sont apparus sont, à mon avis, suffisamment importants pour que je tente de les présenter, et commenter..







Les &brkbar;uvres, dit Jean Bollack – que ce soit les tragédies antiques ou certaines pièces de Shakespeare ou d’autres &brkbar;uvres encore – sont tellement difficiles qu’elles rebutent la lecture immédiate et produisent aussitôt un réflexe plumitif, une réaction de défense des essayistes tentant frénétiquement de « s’essayer » à ces textes sans passer par une philologie critique. Or, cette dernière prend en compte la violence que ces pièces ont pu occasionner pour toutes les langues d’accueil, dans les traductions et réfections, puisque les positions théoriques et idéologiques passent dans le travail même de la langue. La philologie critique prend possession de ces enjeux. Elle dégage une lecture qui prend en compte les re-fabrications des textes dans ce qu'ils disent et surtout dans ce qu'ils ne disent pas.







André Wilms, le metteur en scène des Bacchantes à la Comédie française dit qu’une grande difficulté – pour lui-même et les comédiens – est de mesurer douloureusement combien le public a toujours des attentes par rapport à la pièce. Ce public attend quelque chose en fonction de ses préjugés, d'autant plus d'ailleurs qu'il fait semblant de ne rien savoir. En se préservant une réception subjective il évite d’être pris par les ressources déterminées et fixées du langage.



Or, Dionysos est perçu par les psychanalystes, comme une matière littéraire fabriquée par Euripide mais le dieu vire vite, dans leurs propos, à l’existence généralisable – bien que fictive – prise comme objet. On dira que les bacchantes ont, on le suppose, on le débat, tel genre de comportement et il devient implicite que Dionysos a, somme toute, une pente très nette à la psychose.



Jean Bollack répond et dit bien qu’il n’y a pas d’objet, c’est fait au contraire pour en créer. Il n’existe pas de Dionysos « au préalable » sauf dans toutes les mythologies antérieures qui sont des inventions d’auteur. Dionysos ne risque donc pas d'être « malade ». Mieux ou pire comme on veut, la virtuosité prodigieuse d'Euripide créé Dionysos comme celui qui, « comme metteur en scène, distribuera des doses de délire… et ceci pour que chacun s’en serve ». Pour ce qui concerne la question du « délire », les formulations ont donc des « petits » écarts qui sont conséquents.







Venons-en au public. Le public antique et le nôtre sont radicalement différents, on s'en doute. La culture du public de l’époque antique étant importante, les gens connaissaient toutes les versions préalables de ces mythologies, de ces histoires et pouvaient sortir du théâtre en se      disant : « mais qu’est-ce qu’Euripide a voulu nous dire aujourd’hui » ? Chacun pouvait penser qu’une &brkbar;uvre n’a pas de contenu « vrai », ne vise aucunement la vérité, qu’elle n’a qu’une         « mise » d’actualité. La tragédie étant une &brkbar;uvre singulière dont le thème majeur est la domination et l’exercice de la cruauté qui vient du dehors, se dédouble et cherche à s’affirmer, « le sadisme plaisait au public » et produisait, parmi ce public, une rhétorique formidable. Pour Jean Bollack, les tragédies ne sont pas des documents anthropologiques ni même d’histoire, car la tragédie n’est jamais généralisable. Etant une histoire singulière, une pièce spécifique, elle crée un jeu et en même temps une réflexion sur ce jeu. Elle produit une &brkbar;uvre d'auteur qui propulse une matière dont chacun dispose à sa façon. Une continuité de mise en scène doit donc être mise à l’épreuve. « Il faut que le texte soit joué et pas entre savants ! Voir ce que cela donne ». La pièce Les Bacchantes, est donc jouée cette année à Paris.







Comme la continuité du tragique est de se concentrer avant tout sur la question de la cruauté en tant que domination politique et amoureuse, la troupe rencontra cette difficulté : avoir peur. Il fallut vaincre la peur. Comment ont-ils fait ? Réponse claire, nette, impeccable : « La peur se vainc par le discours de Jean ». Jean Bollack, en association avec Mayotte Bollack, est celui qui « enlève la peur » de « cet énorme machin qui nous tombe dessus ». Les acteurs préciseront que c’est beaucoup plus complexe que d’être « décomplexés » justement ou bien qu'on "dédramatise »…ce qui serait ici un comble d’inconvenance ! Cela n’a rien à voir avec une détente ou mise en confiance ou bien une tutelle ou pire une garantie scientifique, une garantie d’autorité. Non, ce n’est pas cela. Alors, comment, associé à Mayotte Bollack, « Jean enlève-t-il la peur » ? L’essentiel semble être dit dans le témoignage d’André Wilms le metteur en scène : « D’autres traductions nous sont tombées de la bouche. Cela s’est éteint. C’était rien.. La traduction de Jean et de Mayotte passait dans notre langue d’accueil, le français, en étant invisible comme des cailloux. Les nombreuses conversations avec eux ont permis que cela puisse mordre sur notre langue française en faisant violence à notre langue. Et ainsi nous pouvions être des acteurs « excités » dans toutes les tensions nécessaires».







Vient une idée apparemment incongrue. Et Freud ? Freud a-t-il enlevé la peur d’Herbert     Graf ?  Freud a pu mettre en &brkbar;uvre, faire &brkbar;uvre, via le mythe d’‘dipe, de la « cure » – prenons cet exemple – du petit créateur, futur metteur en scène , Herbert Graf, alors enfant.



Herbert Graf enfant, comme les artistes, fléchit, réfléchit, sur une matière verbale qui concerne les oppressions et les répressions sexuelles, matière que les gens connaissent déjà et… il a peur ! Ou bien alors, il fait peur… Il donne à Freud le matériel suffisant pour que soit créée une nouvelle pratique, une nouvelle science psychanalytique. Réussite ? L’affaire lui échappe, une fiction naît, Herbert devient invisible et laisse la place à ce héros, ce petit garçon de 5 ans qui souffre d’une    « phobie », qui est « malade ». Est-ce une répression de      plus ? Sans doute ! Mais Herbert Graf semble ne pas avoir accordé beaucoup d’importance au fait de passer de celui qui agite ses parents avec ses élucubrations et qui a peur des chevaux à celui de « phobique ». Quelle est cette matière offerte quand le désormais petit Hans rencontre Freud ? Quelle est cette dualité nouvellement créée qui va maintenant rompre l’affaire, la diviser pour la refaçonner des débris d’anciennes harmonies culturelles ? Hans serait-il un grand méchant ?







Revenons à Jean Bollack. Il y a une suite chez Jean Bollack qui est encore plus intimidante et difficile que son travail sur la Grèce antique et la tragédie. Puisque « Jean enlève la peur », je continue donc à le suivre et je m’y lance.



Il va développer une activité philologique au c&brkbar;ur du contemporain le plus terrible, avec le travail du poète Paul Celan, ce dernier par une rigueur inouïe sur la langue tentant de transmettre l'ombre de ces atrocités, sans les décrire. Jean Bollack analyse comment la langue de Celan – allemande – façonnera cette langue – allemande – en l'intrusant de différentes manières, en s'inscrivant en elle contre elle. C'est une contre langue qui va contrer ce qu'elle porte en elle d'atrocité, mais sans la détruire. Elle va organiser une résistance à l'intérieur de la langue elle-même. Les mots ne seront pas simplement refaits. La restructuration de cette langue se fera en la retrempant dans sa propre genèse meurtrière, et ceci d'une manière invisible.



Cette invisibilité n'est pas un indéchiffrable, bien au contraire, elle construit une visibilité, une lisibilité, en prenant le risque d'autoriser toutes les récupérations et déviations les pires… qui alors seront elles-mêmes rendues… visibles grâce à la polémique qu'elle déclencheront alors nécessairement.







Comment faire par exemple pour le mot "ciel"? Le "ciel" est connoté dans la langue allemande, comme il le sera autrement dans une autre langue, et pour Celan le "ciel" allemand ne peut être ni dénoncé, ni renié dans les termes des croyances qui ont contribué à provoquer les massacres. Le "ciel" de Celan trouvera alors une autre couleur et sera vu dans l'&brkbar;il en face, il sera "gris-c&brkbar;ur pour les c&brkbar;urs-de-gris" qui le chercheront. Le langage doit être repris dans les jalons même du processus et dans la singularité non généralisable du poète. Pour le lire, il faut suivre cette transformation.







La nouvelle visibilité s'ordonne d'une différence qui peut s'imposer au sein de l'aliénation des langues, d'autres langues… que fait la langue, que peut faire la langue, que fait-on avec la langue… et le crime, et la cruauté ?



Si on porte, comme le fait Celan et comme l'analyse Bollack, une contradiction majeure dans et avec la langue dévastatrice, si on introduit une contre langue, une évasion est possible, sans espoir de retour au bercail, de la langue commune. Il n'y a rien à dire pour (bien) dire l'horreur, nous dit Jean Bollack, encore faut-il pour cela savoir effectuer un certain trajet (une anti-initiation) qui est d'abord de pouvoir unir dans la langue les noirceurs et les délires. Cela permet une effectivité et de créer une opération de dédoublement et d'itération nous séparant de cette langue commune et corrompue, celle qui nous "interne" derrière les barreaux d'une normalité barbare. La présence de l'histoire est dans ce principe de séparation.







Jean Bollack est vivement engagé comme intellectuel et offensif pour tout ce qui touche à la langue et la singularité de ceux qui la portent. D’une certaine manière il est impitoyable concernant les erreurs de lecture mais c’est dans le cadre d’une rigueur et d’une position critique qui ne cessent d’être productives. Les erreurs, déviations et récupérations de lecture seront cruellement et sans concession analysées une par une, mais pas sans des propositions permanentes de lectures nouvelles et de traductions. Seulement, il sait faire peur aussi, car lorsqu’il dit, amer : « Un bon nombre de commentaires (près de trois mille) n’embrassent que de l’air »… mes cheveux se dressent forcément sur la tête !


 


Deux livres,entre autres, de Jean Bollack  :

L’écrit. Une poétique dans l’&brkbar;uvre de Celan, Puf, 2003.

Poésie contre poésie, Puf, 2001.

07/06/2005
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