Chaque visage est le Sinaï d'où procède la voix qui interdit le meurtre - Lévinas

À l'écoute d'un silence ... Virginie Megglé

À l'écoute d'un silence ... Virginie Megglé
Virginie Megglé

À l’écoute d’un silence dans le cadre du travail psychanalytique

Il arrive, dans certains cas, que les propos de l’analysant plongent l’analyste dans un ennui ou un trouble tels qu'il se mette à penser à autre chose, ne serait-ce que l’espace d’un instant. Ou bien qu’un événement de la vie du patient le renvoie si douloureusement à un événement de sa vie privée qu’il se sente accaparé (comme à son insu) par son ressenti ou son impensé personnel. Un silence - un « blanc » - en général s’en suit. L’analysant en perd ses mots ou se refuse à en émettre, comme s’il avait perçu que l’analyste n’était plus à son écoute. Si l’attention de celui-ci se relâche trop longtemps, un malaise se produit. Et l’analysant de son côté peut chercher – plus ou moins consciemment – plus ou moins aimablement - à faire entendre son mécontentement, en se confortant dans un silence de plus en plus pesant.

Le silence de l’analysant ne répond pas toujours à manque d'attention de l’analyste. Il peut en d'autres circonstances exprimer un sentiment de plaisir ou d’abandon serein, la connivence ou la détente, la méditation ou l’apaisement. Mais lorsqu'il souligne un manque d'attention vécu par l’analysant, ou une absence réelle de l’analyste, l'entendre et le décoder peut être précieux pour le travail analytique. Ce genre de silence surgit pour rappeler la personne sur le fauteuil à sa fonction d’analyste. Comme un élève peut faire tomber un crayon, non seulement par maladresse mais pour manifester son malaise, sa difficulté à suivre en cours et attirer l’attention de l’adulte à son secours. Punir l’élève, en l’occurrence, ou se fustiger de n’avoir su lui éviter ce geste maladroit et déplaisant compliquerait la relation. Au risque de l’aggraver en la dramatisant. En revanche, comprendre en quoi ce geste – et, en particulier ici, l’expression d’un mutisme appuyé - renvoie le psychanalyste à son vécu personnel et faire preuve d’attention à ce qu’il traduit chez l’analysant, permet d’en relativiser la portée. Ne pas lui accorder une importance démesurée, mais y proposer une réponse adéquate, participera à l’avancée de l’analyse, une fois qu’il aura été bien intégré comme un matériau parmi les autres. Tout fait sens en psychanalyse, et peut être pris en compte dans le cadre de l’analyse du transfert, au bénéfice de la relation analytique.

On peut penser aussi à un bébé qui viendrait vérifier si sa mère, absorbée dans des pensées intérieures, apparemment indifférente à son sort et coupée du monde, n’est pas morte … Et comprendre qu’il ait besoin d’être rassuré pour accéder à son autonomie. Tandis que l’inertie maternelle menace le faire sombrer dans la dépression.

C’est cette compréhension qui lui permettra d’apprendre et de supporter par la suite que sa mère ne saurait être à sa disposition vingt-quatre heures sur vingt quatre et qu’elle ne peut s’interdire en certains moments d’être distraite. Les moments de distraction de l’analyste entrent en résonance avec le vécu personnel de l’analysant. Riches en informations, bien utilisés, ils peuvent être favorables à la progression de ce dernier.

On le voit une fois de plus, l’attention flottante loin d’être une attention relâchée est ce qui permet en revanche à l’analysant de se relâcher sans craindre de couler. Il doit savoir qu’il peut compter sur la vigilance bienveillante du psychanalyste. Il doit découvrir peu à peu que celui-ci a des limites, mais que ces limites humaines ne vont pas à l’encontre (sauf cas particulier) de ses compétences. Il revient au psychanalyste de composer dans la durée et de garder son attention suffisamment éveillée pour diriger avec souplesse la séance et réutiliser les matériaux qu’elle produit. À lui aussi de bien gérer les agacements, les émotions que suscitent en lui les propos ou les intonations de l’analysant. À lui de ne pas oublier que son silence est également chargé de sens. À lui de s’interroger sur la signification des fluctuations de son attention et d’en moduler les remous. À lui enfin d’élaborer des réponses telles que le patient le sentira à son écoute. La souplesse de celui qui permet à l’autre de dériver en confiance, vers l’inconnu, pour arriver à un endroit dont l’un est l’autre tireraient un sentiment de satisfaction apaisante et réjouissante, est primordiale. Elle a pour pendant une très grande vigilance destinée à éviter toute dérive grave de part et d’autre. Un silence qui s’installe pendant plusieurs mois est à mon sens une de ces dérives à anticiper.

Il ne s'agit donc pas non plus se concentrer sur le sujet et d’interdire tout silence... Mais de rester en état de réceptivité telle que l’analysant se sente bien compris – au cœur de la rencontre thérapeutique. Et qu’il se sente lui en particulier bien exister pour nous au centre de ce colloque de l'intime. Il pourra alors se recentrer jusqu’à ne plus avoir besoin de nous. Dès lors qu’on l’écoute, une personne se sent écoutée. C’est alors qu’elle ose laisser dérouler le film de ses non-dits et de ses souvenirs au gré de ses vagabondages imaginaires et fantasmatiques[1]. C’est alors que les silences prennent valeur de pause ou de respiration et non plus de mortifère indifférence.

 



[1] Sans lesquels il n’y aurait pas de psychanalyste puisque c’est sur eux que repose le travail analytique

 

07/07/2013
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